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La conséquence logique : un programme pour un groupe cible oublié

  • 08.08.2018

En Suisse, 40 % des personnes actives avec certification professionnelle ne suivent aucune formation continue. Les stratégies de promotion de la Confédération et des cantons, jusqu’à présent presque exclusivement axées sur les personnes peu qualifiées, doivent donc être élargies. L’auteur propose un programme d’encouragement fondé sur trois points, qui peut être mis en œuvre dans le cadre de la Formation professionnelle 2030.

Bernhard Grämiger, Education Permanente 3/2018

Numérisation, internationalisation, orientation services, flexibilisation. Toutes ces mégatendances du marché du travail ont une chose en commun : elles augmentent et modifient les exigences posées aux compétences des travailleurs. Ceci n’est pas une évolution nouvelle – le progrès technologique a depuis toujours influencé et modifié les exigences en termes de compétences.

Ce qui est nouveau, c’est que les exigences augmentent de plus en plus vite : la numérisation connaît une croissance exponentielle, gagne donc sans cesse en vitesse et en impact. Ceci augmente parallèlement la vitesse à laquelle les travailleurs doivent acquérir de nouvelles compétences. À côté des compétences techniques spécifiques, la demande porte avant tout, avec une importance sans cesse croissante, sur des compétences transversales telles que les compétences sociales, le savoir-être et les compétences méthodologiques.

Il est donc logique que pratiquement toute étude se penchant sur les évolutions du marché du travail parvienne à la conclusion que la formation professionnelle tout au long de la vie prend de plus en plus d’importance. Qui ne poursuit pas une formation professionnelle continue, qui ne dispose pas des compétences évoquées ci-dessus, fera rapidement partie des « perdants de la numérisation » et risque fort d’être évincé du marché du travail. Ceci concerne – et ceci également est nouveau – des travailleurs de pratiquement tous les secteurs et à tous les niveaux de la hiérarchie.

La participation à la formation continue reste inchangée


Comme le montre le microrecensement sur la formation continue publié récemment par l’Office fédéral de la statistique (OFS), les exigences changeant de plus en plus rapidement sur le marché de l’emploi et le besoin accru de formation continue n’ont pas encore entraîné pour l’instant une plus forte participation aux mesures de formation. Les données indiquent clairement que la participation reste au même niveau depuis plus de 20 ans.

Les employeurs qui financent la majeure partie de la formation professionnelle n’ont pas jugé nécessaire au cours des vingt dernières années de réagir aux évolutions décrites ci-dessus avec des investissements accrus pour la formation continue. En outre, les entreprises continuent à investir de manière très sélective seulement dans le développement de leur personnel. Dans les petites et moyennes entreprises (PME), environ un tiers des collaborateurs seulement bénéficient d’un soutien pour leur formation continue, et dans les grandes entreprises, juste un peu plus de la moitié.

Les chiffres de l’OFS montent par ailleurs que les travailleurs ne sont (toujours encore) pas disposés à compenser l’activité de formation très sélective de leurs employeurs par des investissements personnels de formation continue. Parmi les travailleurs qui ne sont pas soutenus par leurs employeurs, seuls 5 % financent eux-mêmes leur participation à des mesures de formation. Le principe d’autoresponsabilité mis à l’honneur dans la loi sur la formation continue ne prend pas dans la formation professionnelle continue.
Depuis de longues années, les grandes différences de participation à la formation continue entre les différents niveaux de formation restent également inchangées. Si plus de 80 % des personnes actives possédant un diplôme tertiaire participent à la formation continue, ce ne sont que 60 % parmi celles qui possèdent une certification professionnelle et enfin 33 % seulement parmi celles qui n’ont pas de certification professionnelle.

Les coûts d’une non-participation


Les chiffres exposés ci-dessus à propos de la participation à la formation continue en liaison avec les évolutions du marché du travail le montrent clairement : le « marché libre de la formation continue », qui s’appuie sur l’initiative propre des entreprises et des travailleurs, débouche sur une participation à la formation continue nettement insuffisante eu égard aux exigences croissant de plus en plus rapidement sur le marché du travail. Pour de grandes parties de la population active, la formation professionnelle continue et constante préconisée par les économistes du marché de l’emploi et de la formation tout comme par les responsables politiques ne constitue pas une réalité aujourd’hui. Et rien ne semble indiquer jusqu’à présent que cette situation va changer.

Les conséquences sont évidentes, et graves pour le site économique de la Suisse : d’une part, l’exploitation insuffisante du potentiel d’apprentissage et de performance dans l’économie nationale entraîne des coûts sous forme de productivité et de flexibilité réduites – et donc des désavantages compétitifs à l’échelle internationale. D’autre part, la participation trop faible des travailleurs à la formation continue débouche sur des coûts sociaux sous forme de charges pour la caisse d’assurance chômage. Ces coûts sont ensuite transférés à moyen terme à l’aide sociale, où ils perdurent. La statistique de l’aide sociale montre que la durée moyenne de perception de l’aide sociale a augmenté ces dernières années. L’écart entre les gagnants et les perdants de la numérisation ne cesse de s’élargir.

On s’accorde d’ores et déjà à considérer que la participation « trop faible » justifie fondamentalement des mesures de l’État visant à promouvoir la formation professionnelle continue des travailleurs. Avec la nouvelle loi sur la formation continue, et depuis longtemps déjà avec la loi sur la formation professionnelle et la loi sur les étrangers et l’intégration, les pouvoirs publics possèdent les bases requises pour des mesures d’encouragement correspondantes.

La politique de promotion actuelle ne va pas assez loin


Un regard sur la politique de promotion de la Confédération et des cantons montre toutefois que la marge de manœuvre pour des interventions n’est utilisée que de manière très retenue. Parmi les principaux efforts de la Confédération et des cantons en vue d’accroître la participation des travailleurs à la formation continue comptent l’axe prioritaire temporaire « compétences de base sur le lieu de travail » ainsi que les initiatives lancées dans le domaine de la « certification professionnelle des adultes ». Les stratégies d’encouragement dans le domaine de la promotion de l’intégration et des « compétences de base générales » s’adressent également en partie aux personnes actives. Ces mesures ont en commun le fait de se concentrer sur le groupe cible des personnes peu qualifiées. Ceci se fonde sur l’argument que ce groupe cible a tout particulièrement besoin d’être soutenu. Certes, ceci est vrai. Mais dans le contexte des mutations du marché du travail décrites plus haut, cette politique de promotion a une portée nettement insuffisante.

900 000 travailleurs concernés


Un groupe nettement plus important pour l’économie nationale et pourtant resté jusqu’à présent exclu de la politique d’encouragement de la Confédération et des cantons est constitué par les 40 % de la population active possédant une certification professionnelle qui ne suivent aucune formation continue. Cela représente environ 900 000 travailleurs qui n’ont participé au cours d’une année ni à des cours, des ateliers ou des séminaires, ni à des conférences ou à des formations en emploi. Ce groupe de travailleurs qualifiés non participants est presque trois fois plus grand que celui des personnes peu qualifiées non participantes (environ 230 000) et a donc, rien que du fait du nombre, un poids considérablement plus élevé du point de vue de l’économie nationale.

Comme exposé plus haut, il est vain d’espérer que les schémas rigides d’investissement des entreprises dans la formation changeront bientôt d’eux-mêmes, ou que les travailleurs prendront eux-mêmes en main la responsabilité pour leur propre formation continue. Le marché ne règlera pas le problème. Il faut donc de toute urgence procéder à une extension des stratégies de promotion.

Un programme en trois points


L’appel à un programme d’investissement de l’État selon le modèle du financement de la formation professionnelle supérieure (FPS) ne serait certainement pas la bonne voie. Les effets d’aubaine seraient sans doute considérables. Il est nécessaire de développer une stratégie de promotion globale et durable qui réduise de manière ciblée les obstacles s’opposant à une participation à la formation professionnelle et implique tous les acteurs concernés, notamment les entreprises. Essentiellement, une telle stratégie doit s’appuyer sur les trois éléments suivants :

  1. Développer l’information et l’assistance-conseil. Une offensive nationale ciblée d’information et de conseil est nécessaire. Un élément central devrait consister en stratégies d’assistance-conseil des services cantonaux allant activement à la rencontre des adultes qualifiés exerçant une activité professionnelle et axées sur leurs besoins. Les travailleurs sociaux et les organisations du monde du travail (OrTra), qui sont en contact direct avec les entreprises et connaissent parfaitement les besoins des différents secteurs, jouent également ici un rôle important.
  2. Créer des incitations financières. Il faut un système d’incitation financière afin que les entreprises investissent davantage dans la formation professionnelle. Le système doit être agencé de telle sorte que les investissements existant déjà ne soient pas refoulés, mais complétés de façon optimale. On pourrait envisager un fonds national de formation continue alimenté tout à la fois par les entreprises et les pouvoirs publics, qui créerait des incitations efficaces à l’investissement dans la formation continue (en liaison avec une information et une assistance-conseil correspondantes).
  3. Développer l’offre de formation et de conseil. Les prestataires de formation continue sont appelés à aligner davantage encore leurs prestations de formation et de conseil sur les besoins des entreprises. Les petites et moyennes entreprises notamment ont des exigences spécifiques qui ne sont pas satisfaites par de nombreux prestataires. Par rapport aux compétences transversales qui ne cessent de gagner en importance, il est en outre nécessaire de systématiser et de développer l’offre de formation continue.

 

Le processus Formation professionnelle 2030 comme chance


Dans le cadre du processus Formation professionnelle 2030, la Confédération a adopté récemment une vision pour le développement de la formation professionnelle. La ligne stratégique 1 de la vision mentionne explicitement les adultes comme groupe cible de la formation professionnelle. L’objectif consiste à maintenir l’aptitude des adultes à s’affirmer sur le marché du travail tout au long de leur vie. Si les partenaires impliqués prennent cet objectif au sérieux, la mise en œuvre d’un programme d’encouragement tel que décrit ci-dessus doit en être la conséquence logique.

Bernhards Grämiger est directeur de la FSEA.