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La Suisse semble devenir à son tour une société des diplômes

  • 17.06.2019

Nadia Lamamra est responsable du champ de recherche « Processus d’intégration et d’exclusion » à l’Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle. Dans l’interview, elle parle du rôle de la formation continue et de l’avenir des diplômes.

Interview Caroline Meier Quevedo, EP 2/2019

Devrions-nous également  repenser complètement le rôle de l’apprentissage tout au long de la vie ?
Nadia Lamamra : L’apprentissage tout au long de la vie, dans le contexte du capitalisme néolibéral, est passé d’une opportunité donnée aux individus à se développer, à accroître leurs compétences, à une quasi-obligation de se former afin de se rendre employables en tout temps. Les changements technologiques et l’accélération du travail font que ce « devoir d’employabilité » s’est lui aussi accéléré. Ce changement de paradigme va de pair avec une inversion de la responsabilité. Précédemment, les entreprises avaient le devoir de proposer des formations continues et de les financer ; aujourd’hui, elles reposent en grande partie sur la responsabilité des individus, bien que les employeurs ou les collectivités publiques y participent. Il s’agit dès lors de s’interroger sur le rôle que l’on souhaite attribuer à la formation tout au long de la vie : un développement de l’humain, lui permettant de saisir des opportunités nouvelles, ou une mise en adéquation de forces de travail aux réquisits du marché ?

Les personnes qui pourraient bénéficier le plus des avantages de la formation continue n'y
ont pas encore suffisamment recours. Quelle en est la raison, selon vous ?

Les statistiques le montrent, nous ne sommes pas égaux devant la formation ou la formation continue. Les travaux sur la transition entre l’école et le travail, et plus précisément sur l’entrée dans le secondaire II, mettent l’accent sur le profil des personnes rencontrant le plus de difficultés : elles sont issues des milieux socialement les plus vulnérables, à faibles ressources économiques, à la forma­tion élémentaire difficile
ou encore au parcours migratoires, etc. Cela met en évidence que la formation est un capital : plus on en est doté, plus on est à même de le faire fructifier. Il apparaît donc que ce sont les personnes les mieux (ou les plus) formées qui continuent à se former.

Quelle sera la valeur des diplômes à l'avenir ? Deviendront-ils plus importants en tant que monnaies d’entraînement ou perdront-ils de la valeur ?
La Suisse semble devenir à son tour une société des diplômes. La compétition internationale en matière de formation, qui est rendue visible par des enquêtes telles que PISA mais aussi par les rapports de l’OCDE, est un des facteurs expliquant ce mouvement. S’ajoute à cela un contexte du marché du travail qui a fortement évolué : tertiarisation de l’économie, complexification du travail (technologies), mais aussi spécialisations accrues. On assiste donc dans le même temps à une pression sur le taux de diplômé-e-s du secondaire
II (objectif de la CDIP, 95 %) et à une organisation du travail qui a changé. C’en est donc progressivement fini de la suprématie du CFC qui permettait non seulement d’intégrer le marché du travail en exerçant le métier dans lequel ce CFC a été obtenu, mais aussi de changer de secteur ou encore de faire carrière au sein d’une entreprise. Aujourd’hui, les fonctions d’encadrement s’atteignent plus rarement par ce biais mais via des diplômes (bachelor, master HES, ou HEU). L’organisation du travail est largement liée au niveau des diplômes, et cela également en formation professionnelle.

Pour qui les diplômes sont-ils importants ? Deviendront-ils obsolètes ?
Les diplômes sont importants à différents niveaux et pour différents acteurs, mais ils sont en premier lieu des marqueurs sociaux. « En avoir ou pas » reste un élément fortement discriminant. Les sans-diplômes sont ainsi stigmatisé-e-s et invité-e-s à se former pour y remédier. L’absence de diplôme rappelle que le système éducatif ne parvient pas à éviter les « décrocheurs ». Pourtant, au-delà des raisons politiques et économiques, l’accent mis sur l’augmentation du taux de diplômé-e-s a aussi à voir avec les risques réels que courent les sans-diplômes, en termes d’insertion, voire d’intégration sociale. En effet, à moyen terme ces personnes sont fragilisées sur le marché du travail, risquent davantage d’obtenir des emplois précaires, d’être au chômage, voire à long terme désaffiliées. En tant que marqueur social, le diplôme agit également sur les personnes qui en sont dotées. Ainsi, le niveau de diplôme présume d’une position sociale.Pour les diplômé-e-s, comme pour les futur-e-s employeurs, le diplôme atteste de qualifications et de compétences, c’est sa valeur d’usage qui importe alors. Mais la relation entre le diplôme et le marché du travail est complexe, si la valeur d’usage est attendue, la valeur d’échange se modifie selon le contexte, le nombre de diplômé-e-s en concurrence, la situation du marché du travail, etc. Enfin, l’apparition de nouveaux diplômes peut également avoir une valeur politique. Il s’agit alors de signaler une orientation (ce qui fut le cas avec la création du BacPro en France, qui cherchait à montrer que la filière professionnelle avait la même valeur que la filière générale. Un mouvement similaire est à constater avec la création des HES et des diplômes délivrés, nommés à l’identique des diplômes universitaires, signalant ainsi une apparente équivalence). Compte tenu de tout ce qu’ils représentent, les diplômes ne vont pas devenir obsolètes. La preuve, les certifications internes aux entreprises, la RVAE, autant de signes montrant que les diplômes restent d’actualité. Cependant, un autre risque existe, celui de l’inflation des diplômes, que certains pays voisins expérimentent. La France « souffre », aux dires de certains sociologues, d’une pléthore de diplômes, mais aussi d’une inflation. Sont exigés des niveaux de diplômes de plus en plus élevés pour occuper un même emploi. Cela crée une pression sur les diplômes « du bas », mais aussi un sous-emploi des diplômé-e-s
« du haut ».

Dans les années à venir, de plus en plus de millénaires et de représentants de la génération Z occuperont des emplois. Ils sont habitués à apprendre par les canaux numériques, les réseaux sociaux et les vidéos. Cela nécessite-t-il des concepts complètement nouveaux de la part des prestataires de formation ?
En effet, les nouvelles générations de travailleurs et de travailleuses sont très fortement habituées à chercher l’information, à être autonomes dans l’apprentissage. Par ailleurs, elles souhaitent des environnements de travail plus conviviaux, laissant la part belle aux relations. Dès lors, il faudra réfléchir à l’interface de ces deux exigences : offrir des supports sur des plateformes web ou au travers de réseaux sociaux ad hoc, mais ne pas abandonner pour autant des moments d’échanges, de partages. Le passage à des formations entièrement à distance, numérisation oblige, ne semble pas satisfaire certains publics. Certain-e-s professionnel-le-s demandent des rencontres, souhaitent partager de manière non virtuelle. Les nouvelles générations ont également été socialisées dans un contexte de fort individualisme, or, à défaut des collectifs de travail, des espaces d’échanges et de partage d’expériences ainsi que de (bonnes) pratiques semblent attendus, nécessaires pour le bien-être des personnes au travail.

Mais les experts en formation continue peuvent-ils s’occuper de ces questions ?
Les enjeux contemporains de la formation et de l’emploi nécessitent des alliances ainsi que des équipes interdisciplinaires. Les expert-e-s en formation continue restent les spécialistes des contenus, mais des expert-e-s des technologies, des « gamers » pourraient également amener leurs savoir-faire et donner un input quant à des formes encore inédites de formations.

Google, Facebook ou LinkedIn pénètrent également le marché de la formation continue. Ils travaillent beaucoup avec les données des utilisateurs et peuvent ainsi proposer des offres individuelles sur mesure. Que peuvent faire les traditionnels prestataires pour y remédier ?
L’individualisation de la société fait qu’il faudra sans doute offrir de plus en plus de formations à la carte, un tronc commun (permettant les échanges, les dialogues) et des modules thématiques, peut-être complètement individualisés. C’est là que la formation à distance, les outils numériques et les plateformes porteront leurs fruits.

Dans le dernier numéro, vous trouvez différentes opinions sur l'avenir de la formation continue (Illustration: Christina Baeriswyl).