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Les ressources économiques et sociales pour l’accès à la formation continue

La formation continue représente un enjeu majeur au sein des sociétés de la connaissance. Elle constitue un investissement en capital humain, c’est-à-dire en compétences permettant l’adaptation de la main-d’oeuvre aux transformations d’une économie changeante et mondialisée. Elle ne peut théoriquement produire que des effets favorables, appelés externalités positives, pour les individus et la société.

Georges Felouzis et Isabel Voirol-Rubido

Pourtant, l’observation du fonctionnement réel de la formation continue laisse apparaître des obstacles à son développement. Le premier est constitué par les modes de financement privé ou public. Le second est lié au capital culturel et social des individus, c’est-à-dire les ressources accumulées par les individus qui leur facilitent l’accès à la formation. Il s’agit notamment du niveau de formation atteint et de l’insertion dans les réseaux sociaux. L’objet du présent article est d’examiner l’articulation de ces deux types de ressources sur les inégalités d’accès à la formation continue.

1. Le financement, une pièce maîtresse dans l’accès à la formation continue

En Suisse, le financement de la formation continue est une affaire essentiellement privée (CSRE, 2014, p. 272). Les externalités positives produites par la formation sur la collectivité (Woodhall, 2004) justifient cependant l’intervention des pouvoirs publics, pour autant que l’investissement soit socialement rentable, par exemple pour aider des personnes qui se trouvent dans l’impossibilité de financer elles-mêmes leur formation, ou plus généralement si l’État souhaite stimuler la demande de formation.

Face au manque d’efficacité des initiatives de financement public essentiellement orienté vers les prestataires de formation, mises en place à ce jour, les regards se tournent désormais vers les perspectives que pourrait offrir un système de financement orienté vers l’usager, c’est-à-dire vers la demande. Il s’agit de mettre à disposition le financement pour favoriser à la fois la motivation des demandeurs à se former et in fine leur employabilité. De surcroît, l’orientation du financement vers la demande devrait favoriser la concurrence sur le marché de l’offre de formation continue, ce qui contribuerait à améliorer l’efficacitéde l’investissement public. C’est dans cet esprit qu’a été introduit un financement fédéral public orienté vers la demande pour l’acquisition et le maintien de compétences de base chez l’adulte dans la future Loi fédérale sur la formation continue (art. 10 al. 2 LFCo), entrée en vigueur le 1er janvier 2017.

Des études (notamment Voirol-Rubido, 2014) ont révélé l’efficacité du cofinancement tripartite (par l’État, les entreprises et les personnes formées) dans la mesure où il évitait que les fonds privés dédiés à la formation continue ne soient substitués par des fonds publics. Il représente toutefois aussi un frein d’accès à la formation continue pour les actifs employés dans les entreprises ne disposant pas des fonds nécessaires.

L’orientation du financement vers la demande entrave quant à elle l’incitation des publics peu ou pas qualifiés à s’investir en formation principalement parce qu’elle privilégie la responsabilité individuelle à se former, et que les publics peu ou pas qualifiés ont davantage de difficultés à se sentir concernés par la formation sans que soient déployées des mesures d’information et d’accompagnement tout au long du processus de formation. Ces mesures ont notamment pour objectif de pallier le manque de ressources culturelles et sociales des plus défavorisés, qui limite considérablement leur entrée en formation.

2. Le poids du capital culturel et social dans l’accès à la formation continue

Les ressources sociales et culturelles sont au moins aussi importantes que les ressources économiques pour expliquer le recours individuel à la formation continue. Le capital humain acquis en formation continue va d’abord à ceux et celles qui ont déjà un capital scolaire élevé : en Suisse, plus la formation initiale est élevée, plus le recours à la formation continue est fréquent (CSRE, 2014, p. 268). Ce phénomène s’inscrit dans des logiques communes à tous les pays européens. Il relève de facteurs sociaux – recourir à une formation dépend du capital culturel – comme de facteurs économiques – l’efficacité et le gain d’une formation supplémentaire sont plus élevés pour une personne déjà diplômée.

Toutefois, l’inégalité d’accès à la formation continue est bien plus marquée en Suisse que dans les autres pays européens : les diplômé-e-s suisses de l’enseignement tertiaire ont le taux de participation le plus élevé d’Europe (plus de 40 %), alors que les diplômé-e-s du seul enseignement obligatoire en sont parmi les plus faiblement représenté-e-s en Europe avec seulement 10 % (CSRE, 2014, p. 270). En d’autres termes, en Suisse plus qu’ailleurs, la formation est continue pour les mieux formé-e-s, alors que les moins diplômé-e-s en formation initiale en sont très souvent exclu-e-s.

Comment expliquer un tel paradoxe ? Le fait que la situation soit aussi inégalitaire en Suisse montre
que la nature de l’offre, et ses modes de financement, jouent un rôle important. Il est plus rentable pour une entreprise d’investir dans la formation d’une personne employée déjà hautement diplômée que dans celle d’une autre moins qualifiée. Par ailleurs, l’offre de formation au niveau tertiaire est bien plus étoffée que dans les domaines de plus faible qualification. C’est ce que le sociologue Robert Merton a décrit sous le concept « d’effet Matthieu ». Ce type de phénomènes – qui consiste à donner plus à ceux qui ont déjà le plus – ne peut que renforcer les inégalités de formation et conséquemment de capital humain et de salaire.

Mais au-delà de ces effets de système, les ressources culturelles et sociales des individus ont un rôle important dans la propension à s’investir dans une formation continue. C’est bien le mérite de Pierre Bourdieu d’avoir montré le rôle du capital culturel dans l’accès à la formation, qu’elle soit initiale ou continue. Ce rôle ne doit pas se comprendre en termes de « capacités d’apprentissage », surtout lorsqu’il s’agit de formation professionnelle, mais plutôt en termes de position des individus dans l’espace social et de rapport à l’école. L’offre de formation continue se fait trop souvent sous la forme scolaire, très éloignée des attentes et préoccupations des moins diplômé-e-s. Se sentant exclu-e-s de ces formations, ils s’en excluent eux-mêmes dans une sorte de « causalité du probable ».

De même, à la suite de Bourdieu, Coleman (1988) relève le rôle joué par le capital social dans l’acquisition du capital humain. Il distingue le capital social issu de la famille, c’est-à-dire l’environnement familial propice aux études, et celui issu des relations socialesentretenues au travers des réseaux sociaux et des  relations avec les institutions. Plus ce capital social est développé, plus forte sera la probabilité de se former. Le niveau de formation atteint, le réseau social développé à travers l’environnement familial et les interactions sociales entretenues durant la formation constituent autant de ressources permettant d’accéder plus facilement à des emplois rémunérateurs. Les relations sociales représentent donc des ressources susceptibles de produire des bénéfices.

Conclusion et perspectives

Les politiques de financement doivent être évaluées non seulement à l’aune de leur efficacité économique, mais aussi de leur équité et de leur capacité à subvertir les rouages si bien huilés de la reproduction sociale. Pour cela, deux pistes ont été dessinées.

La première consiste à développer un financement public de formation continue axé sur la demande en partenariat avec les entreprises et les salarié-e-s afin de veiller à l’efficacité économique de l’investissement public. À ce propos, les études révèlent l’importance de définir de manière appropriée la répartition du financement public-privé ainsi que les montants de financement individuel alloués afin de susciter la motivation des individus et des entreprises à investir en formation.

La deuxième piste serait de développer et de susciter cette demande de la part des moins diplômé-e-s dans une perspective qualifiante. Pour cela, il apparaît important de veiller à la mise en place de mesures d’information et de soutien aux personnes peu ou pas qualifiées. Ces mesures devraient intervenir tout au long du processus de formation afin de pallier les inégalités d’accès et de réussite à la formation continue.

Georges Felouzis: Sociologue, professeur ordinaire à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation
(FPSE), Groupe genevois d’analyse des politiques éducatives (GGAPE), Université de Genève. Contact : Georges.Felouzis@unige.ch

Isabel Voirol-Rubido: Économiste, chargée de cours à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FPSE), Groupe genevois d’analyse des politiques éducatives (GGAPE), Université de Genève. Contact : Maria-Isabel.Voirol-Rubido@unige.ch


Références bibliographiques

— Coleman, James S. (1988) : Social Capital in Creation of Human Capital. In : The American Journal of Sociology, no 94 (Supplement), pp. 95-120.
— CSRE (2014) : L’éducation en Suisse. Rapport 2014. Aarau : Centre suisse de coordination pour la recherche en éducation.
— Voirol-Rubido, Isabel (2014) : L’assurance-formation une perspective d’améliorer l’accès à la formation professionnelle continue ? Thèse de doctorat en sciences de l’éducation, Université de Genève.
— Woodhall, Maureen (2004) : L’analyse coût-bénéfice dans la planification de l’éducation. Paris : UNESCO.