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Désapprendre la démocratie

  • 04.06.2018

L'enthousiasme démocratique en Serbie après la guerre a également été porté par la formation des adultes. Désormais, elle se consacre essentiellement à l'aspect purement professionnel. L'éducation à la démocratie, qui serait pourtant aujourd'hui plus urgente que jamais, n'y a pas sa place.

*Katarina Popocić

Peut-on apprendre la xénophobie, l'autoritarisme et l'intolérance? Les récents événements et les tendances en Europe, la montée du populisme et de l'extrémisme de droite ainsi que la crise migratoire sont des preuves évidentes que cet «apprentissage» peut être très rapide, autrement dit, que «troquer» des valeurs démocratiques et humanistes contre ces idées est très simple. Au vu de la guerre dans les Balkans, force est de constater comment l'éducation formelle et l'école avec des programmes nationalistes ont permis la diabolisation de l'autre et le renforcement de l'autoritarisme – avec une efficacité que l'on pourrait presque leur envier. Ce qu'elles font encore aujourd'hui! Mais la formation des adultes n'a jamais non plus été innocente. L'éducation non formelle et informelle, presse incluse, la télévision et les médias sociaux ont renforcé ces tendances et mobilisé la formation des adultes aussi à des fins antidémocratiques. On pourrait intituler ce chapitre honteux qui a précédé la guerre des Balkans «détournement abusif de la formation des adultes».

Mais la riposte est venue après la guerre et après le changement politique, la formation des adultes a alors adopté un tout nouveau rôle. Après son instrumentalisation à l'époque du socialisme (à des fins idéologiques du parti unique), pendant le régime de Milošević et la guerre (au profit du bellicisme, du nationalisme et du culte de la personnalité), elle a pu «activer» ses potentiels et contribuer à la démocratisation du pays et à l'intégration européenne.

Semer en terrain aride

La tâche était gigantesque, car les traditions démocratiques étaient inexistantes. Il a fallu procéder comme pour semer des plantes précieuses en terrain aride. D'une part, il était important de transmettre des contenus qui fassent partie de l'éducation politique, aussi au sens traditionnel. La population devait se familiariser avec les mécanismes et le fonctionnement de la démocratie représentative, par exemple, avec les raisons de la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), avec la manière dont les citoyens contrôlent le gouvernement et lui demandent de rendre des comptes.

D'autre part, il était également important de s'attaquer aux images falsifiées de l'histoire nationale qui avaient servi des objectifs populistes et de mettre un terme aux diabolisations. L'objectif n'était pas la simple transmission de connaissances mais aussi de valeurs. On pourrait parler d'une sorte d'alphabétisation politique. Les droits et les devoirs des citoyens, l'activisme, la responsabilité, la pensée critique ont été au cœur de nombreux cours de formation des adultes, séminaires, conférences, etc.

Ces sujets étaient amplement débattus dans les médias, tandis que d'éminentes personnalités politiques et intellectuelles s'engageaient aussi en faveur de ce genre d'éducation politique. Mais les plus actives étaient les ONG, souvent avec l'appui d'organisations internationales; le Conseil de l'Europe a, par exemple, apporté un soutien massif au programme «Education for democratic Citizenship» et aux initiatives associées.

 

La formation des adultes – un moteur essentiel

La fragile plante de la démocratie s'est mise à pousser et un long et difficile processus de transformation du pays a démarré dans lequel la formation des adultes s'est avérée être un moteur essentiel. Mais on a commis l'erreur, d'ailleurs observée dans certains autres pays européens, de considérer l'éducation politique et civique comme quelque chose que l'on fait une seule fois, quand on est en difficulté, afin de résoudre un problème social concret. Ce problème apparemment résolu, son importance est passée à l'arrière-plan et l'on s'est consacré à un autre domaine qui a gagné du terrain au fil du temps: la formation continue comme élément du développement économique. La formation des adultes s'est alors vue attribuer un autre rôle prioritaire, celui d'apprendre pour trouver un emploi et évoluer professionnellement, pour savoir utiliser les nouvelles technologies et lutter contre le chômage.

Retour des idéologies

Le vide ayant horreur du vide, il a rapidement été comblé après la suppression de nombreux cours, activités et initiatives de promotion de la démocratie. Ce qui n'avait pas été complètement appris – les connaissances, les valeurs et une certaine attitude – a vite été «désappris». Une fois de plus, les idées du populisme, du nationalisme et du centralisme ont rempli le vide. Le déni du droit de participer aux processus démocratiques, le manque de sens des responsabilités des citoyennes et des citoyens et leur confiance accrue en des structures de pouvoir hiérarchiques ainsi que des processus décisionnels extrêmement autoritaires ont pris le dessus. La formation non formelle et informelle – livres, journaux, conférences, médias sociaux – est retournée à son ancien rôle de justification, de propagation et de consolidation des structures autocratiques et patriarcales, des processus répressifs, des décisions et des lois antidémocratiques.

Depuis le changement de régime, la télévision ne diffuse pratiquement plus que des programmes commerciaux qui ont rarement un caractère éducatif. Les reality shows pour des masses déresponsabilisées ont pris la place de programmes visant à éduquer les citoyens à être responsables.
La fragile plante de la démocratie s'est asséchée, créant une situation paradoxale. D'une part, le besoin d'éducation politique est plus fort que jamais, car la démocratie est menacée jusque dans son fonctionnement le plus élémentaire. D'autre part, la formation des adultes pour la promotion de la démocratie est considérée comme un vestige de l'ancien temps, et passe pour démodée, inutile, au mieux, pour exotique. L’État s'est retiré du terrain, mais observe approbateur quand les médias propagent un climat autoritaire qui soutient le système et présente la démocratie comme un obstacle.

La démocratie purement formelle

La démocratie se pratique désormais à un niveau purement formel. Elle consiste uniquement en des élections où toute opinion qui s'écarte du discours officiel est stigmatisée. La pluralité dans le débat sur les questions sociales importantes est considérée comme une faiblesse. Les rares ONG qui continuent encore à pratiquer la formation pour promouvoir la démocratie perdent leurs subsides ainsi que le soutien des donateurs nationaux et internationaux parce que l'accent a été mis sur la formation professionnelle, comme si un développement économique stable, durable et inclusif était possible sans démocratie.

Toutefois, l'éducation à la démocratie n'a pas complètement disparu en Serbie. Elle renaît dans un milieu alternatif tout nouveau, qui utilise aussi la formation non formelle des adultes, dans le cadre d'initiatives et de formes d'organisation libres, démocratiques et participatives. Ce sont des mouvements citoyens populaires, qu'ils soient culturels, politiques ou artistiques. Leur nombre augmente. Les actions sont parfois dirigées contre des décisions antidémocratiques et autoritaires du régime, contre des mesures et des tendances qui excluent les citoyens de la participation (p. ex. de nouveaux bâtiments arbitrairement construits dans la ville, la destruction de quartiers à des fins commerciales, des arrangements économiques en sous-main, la mauvaise gestion des finances publiques, etc.).

Ces initiatives qui partent de la base conquièrent également de nouveaux lieux d'apprentissage: places publiques, parcs, rues, usines désaffectées, quartiers destinés à la gentrification. Les environnements d'apprentissage non traditionnels conviennent à de nouvelles formes d'apprentissage initiées, organisées et gérées par la population. L'important est que les citoyennes et citoyens acquièrent non seulement des connaissances et des informations sur des questions clés de la vie publique (absentes des médias contrôlés par l'État), mais qu'ils apprennent aussi eux-mêmes par la pratique, par leur propre engagement, à initier, contrôler et expérimenter des processus de transformation en eux et dans la société – devenant ainsi eux-mêmes des acteurs de l'éducation à la démocratie.

Ces activités ont également un caractère durable parce qu'elles ne se contentent pas de soutenir des processus cognitifs et de diffuser des connaissances, mais incluent aussi l'«embodied Learning», la formation incarnée. Les actions citoyennes stimulent l'apprentissage émotionnel et encouragent l'engagement. La responsabilité des citoyennes et citoyens ainsi que leur rôle actif ont été renforcés par des initiatives collectives, et les concepts d'affinité, de communauté et de citoyen prennent un caractère constructif. La démocratie s'apprend par l'apprentissage par la pratique.

*Katarina Popocić enseigne au département d'andragogie (formation des adultes) de la Faculté de philosophie de l'Université de Belgrade et est secrétaire générale du Conseil international de la formation des adultes (CIEA).

Ce texte a été publié en allemand dans le numéro de juin 2018 de la revue Education Permanente.

Szene in einem Belgrader Café.
Szene in einem Belgrader Café. Demokratiebildung findet heute nur mehr dank Bürgerbewegungen statt. (Bild: Mateo Gariglio)