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Exploiter le potentiel de la formation des adultes

  • 11.11.2020

On souligne régulièrement, au niveau politique, l’importance de l’apprentissage tout au long de la vie, et de nombreux accords transnationaux ont été signés en conséquence. Néanmoins, il y a un décalage entre ces déclarations d’intention et la réalité. Il faut donc davantage qu’un appel aux décideurs afin d’exploiter pleinement le potentiel de la formation des adultes.

Alan Tuckett

Tous ceux qui observent le vaste champ des débats politiques internationaux sur les questions de l’avenir constateront qu’il est indispensable pour les adultes de changer et de s’adapter pour relever les défis résultant du changement climatique et de l’aspiration à un mode de vie durable. Ils devront s’adapter à un univers où de vastes domaines du monde du travail sont soumis à une mutation en raison de l’apparition de la robotique et de l’intelligence artificielle. Sociétés vieillissantes et chômage des jeunes, migration de masse (également en réaction à la montée du niveau de la mer) et nécessité persistante de combattre l’extrême pauvreté – tout cela pose de grands défis aux adultes d’aujourd’hui. Raymond Williams, formateur d’adultes et critique culturel, a affirmé qu’en période de mutation, les adultes ont recours à l’apprentissage pour comprendre ce qui se passe et s’y adapter, mais surtout pour contribuer à lui donner forme.

Ce fait a été reconnu en 2015 par les Nations Unies – dans les Objectifs de développement durable (ODD) – où la nécessité, pour tous, de « promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie » constitue un élément explicite de l’objectif « Éducation de qualité », mais également par le constat que l’on ne pourrait réaliser qu’une faible partie des 17 ODD sans que les adultes d’aujourd’hui apprennent et participent au changement social. L’Organisation internationale du travail (OIT) parvient à une conclusion similaire en 2019, dans le rapport de sa Commission sur l’avenir du travail qui, face à l’ampleur de la mutation industrielle à laquelle sont confrontés les employeurs comme les travailleurs, fait du droit universel à un apprentissage tout au long de la vie sa première recommandation clé (OIT 2019). Le Forum économique mondial (FEM) exprime le même avis dans un document de 2017, demandant un engagement en faveur de l’apprentissage tout au long de la vie et soulignant les impacts de l’intelligence artificielle et de la robotique sur les emplois des travailleurs, qualifiés ou non. Le document constate la nécessité essentielle d’un apprentissage transformatif en emploi et d’un recyclage pour ceux qui ont été évincés par le changement technologique (FEM 2017). L’Union européenne a reformulé son engagement en faveur de la formation des adultes en 2010, à la lumière de la crise économique de 2007-2008, et réitéré que la mondialisation confère à l’apprentissage tout au long de la vie une importance clé pour la transformation économique et sociale. Elle a défini comme objectif pour les États membres une participation de 15 % des adultes à la formation à l’horizon 2020 (Conseil de l’Union européenne 2011). Et dernièrement, l’Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie demande dans son document « Embracing a culture of lifelong learning » un changement fondamental en direction d’une culture de l’apprentissage tout au long de la vie – même si l’horizon visé pour ce changement est l’année 2050.

Fossé entre le discours et la pratique

Vu le nombre d’accords transnationaux sur l’importance de l’apprentissage au-delà de la scolarité initiale, signés par les gouvernements de ce monde, on pourrait supposer que nous disposons désormais d’une multitude de possibilités de formation continue. Mais il y a bien trop souvent un fossé entre le discours et la pratique. Prenons par exemple l’engagement de l’Union européenne. À l’époque de la conclusion de cet accord, en 2011, le taux de participation des adultes dans l’Union européenne était de 9 %. À la fin de la décennie, il s’élève à environ 11 %, sachant qu’une grande partie de l’augmentation est à porter au compte d’une redéfinition des taux de participation pour la France. Tandis que la Suisse a pu maintenir une offre stable de formation continue, des pays tels que le Royaume-Uni – qui a enregistré au cours des quinze dernières années dans le domaine de la formation une diminution de quatre millions d’adultes – ont connu un fort déclin. Quasiment aucun des pays qui se situaient en 2009 au-dessous du seuil de participation visé n’a pu l’atteindre depuis. Les résultats de l’ONU ne sont guère plus brillants. Au bout de quinze ans d’échec spectaculaire face à l’objectif international de réduire de moitié le taux des adultes non alphabétisés, l’ONU a chargé le Partenariat mondial pour l’éducation (GPE) de financer la réalisation de l’ODD. Le GPE a toutefois décidé qu’il n’y avait pas de fonds disponibles pour l’alphabétisation des adultes ou la formation des adultes d’une façon générale.

Bien entendu, tous les pays ne se comportent pas de la même manière. La Corée et Singapour ont développé des stratégies pour l’apprentissage tout au long de la vie, fondées sur la nécessité d’une réforme de la formation professionnelle ayant un impact sur la vie de la majorité des citoyens. En Europe, la Suisse et la Norvège ont étayé leur engagement en faveur de la formation continue par une législation correspondante. Toutefois, le passage à une conception utilitariste plus étroite de l’apprentissage tout au long de la vie se fait en bien des lieux, au détriment d’un apprentissage dans toute la largeur et la profondeur de la vie, fondé sur la curiosité des adultes et l’aspiration des communautés à résoudre des problèmes conjointement. La pandémie du Covid-19 a souligné l’importance d’un engagement des adultes aussi large que possible afin d’endiguer ses impacts, ainsi que l’importance de la solidarité de la communauté. Elle nous a rappelé que ce que nous apprenons ensemble peut être davantage que la somme des savoirs partiels individuels.

La difficulté de faire concorder le discours et la pratique à l’échelle nationale a constitué l’une des impulsions majeures pour la création de villes apprenantes et de communautés d’apprentissage. Si une stratégie d’envergure exige un engagement national ou supranational, c’est à l’échelle régionale et subrégionale que les acteurs du monde du travail, du système de santé publique, des institutions de formation, des organisations religieuses et du bénévolat au sens large se rencontrent et s’accordent pour transcender les compartimentations politiques et regrouper leurs ressources afin de promouvoir une culture de l’apprentissage tout au long de la vie. La ville de Suwon, en Corée, en est un exemple spectaculaire. Il s’agit d’une ville apprenante hors du commun, parmi les 75 que compte le pays (et, depuis l’année 2000, la Chine a déjà développé 200 de ces villes apprenantes). Suwon jouit non seulement du soutien passionné de son maire, mais aussi d’une présence visible dans nombre d’institutions, d’organisations culturelles et d’entreprises locales. Personne n’habite à plus de dix minutes de trajet d’une bibliothèque – l’éventail allant d’une modeste étagère de livres dans une station de métro, ou d’un salon de coiffure, à un centre de formation au lieu de travail ou à une bibliothèque publique – ni à plus de vingt minutes d’un centre de formation. Le fait que l’engagement de la ville ait bénéficié du soutien de Samsung, dont le siège se trouve ici, a constitué une aide précieuse. Mais il s’agit sans aucun doute également d’une initiative largement portée par les citoyens et citoyennes de tout âge.

Manifestations de formation

Tout comme Suwon, la ville de Cork, en Irlande, a obtenu le Prix UNESCO de la ville apprenante. Son travail se concentre sur l’inclusion, la nécessité de « ne laisser personne pour compte », selon la citation de Ban Ki-moon, l’ancien secrétaire général de l’ONU. Elle manifeste cet engagement par son impressionnant festival annuel pour l’apprentissage tout au long de la vie auquel participent des centaines d’organisations avec leurs manifestations, où des usines-écoles ouvrent leurs portes aux groupes qui peuvent ainsi découvrir leur travail et explorer des parcours de carrière. Les bus arborent des images présentant des personnes en train d’apprendre, de l’âge préscolaire à celui de la retraite. (Cela m’a fait penser au festival de la formation de la FSEA où, dans les bus de Berne, on avait repris le mot d’ordre suivant : « Une heure par jour pour apprendre. ») Le projet « Inside » comprend des initiatives en vue de développer les aptitudes de détenus, le projet « Outside » des mesures pour encourager un apprentissage visant le bien-être des épouses et des partenaires. En bordure d’un parking du centre, on a aménagé une forêt d’apprentissage afin de stimuler des débats sur les rapports entre la croissance et la consommation. Les quartiers apprenants se concentrent sur les différents besoins dans divers domaines – mais toujours en s’efforçant d’impliquer les groupes sous-représentés.

De ces expériences, deux leçons notamment sont à retenir. La première est que l’apprentissage dans des endroits divers et inattendus met en lumière l’omniprésence de la formation des adultes dans notre vie. Là où l’apprentissage est perçu comme normal pour des personnes telles que vous et moi, il est bien plus aisé de se donner une chance d’y participer. Et cela débouche sur la deuxième leçon – autour de laquelle s’articulent en tout lieu les semaines de l’apprentissage pour adultes et les festivals de la formation – à savoir qu’une clé de l’intégration consiste à célébrer ceux qui apprennent déjà dans toute leur diversité et avec leurs aspirations les plus diverses. Et une troisième possibilité me vient encore à l’esprit : si l’on veut favoriser une culture dans laquelle les gens mènent une vie saine et où le bien-être psychique est un aspect qui n’intéresse pas seulement l’individu, mais aussi la communauté dans laquelle il vit, cela suppose une coopération active des personnels de la santé et de la formation ainsi que des décideurs politiques. Cela sera peut-être plus facile à obtenir si l’on peut porter un regard neuf sur le travail des autres dans le cadre d’un festival de la formation.

Si cet article a commencé par une réflexion sur la politique mondiale et s’est penché également sur la dynamique des réseaux régionaux et subrégionaux, la clé afin d’ouvrir de nouvelles voies possibles pour l’accès aux adultes réside, comme si souvent, dans la créativité et l’imagination des personnes qui collaborent sur place. Dans la ville de Leicester, au Royaume-Uni, des activistes ont constaté à quel point trop de résidents d’EMS manquaient d’impulsions nouvelles et de contacts avec des personnes plus jeunes. Ils ont créé le projet « Learning for the Fourth Age » qui organise des rencontres entre les résidents de différents EMS et un formateur bénévole, souvent un jeune étudiant, afin d’étudier ce que les résidents désirent. Une Galloise de 93 ans a ainsi jugé qu’il était temps d’apprendre sa langue maternelle – ce qui lui avait été refusé lorsqu’elle avait 7 ans. Un homme âgé de plus de 80 ans a recommencé à jouer de la clarinette après trente ou quarante ans. Les résidents ont constitué des groupes de discussion, étudié l’histoire et l’archéologie, et sont devenus actifs lorsque l’on a lancé des cours de mise en forme – le directeur d’un programme similaire dans un foyer du Derbyshire a ainsi constaté que l’emploi de protections urinaires en journée avait diminué de 75 %. En Australie, Barry Golding a noté que les hommes étaient rarement attirés par les programmes de formation d’adultes proposés à l’échelle locale, mais qu’ils aimaient se réunir et discuter pendant qu’ils réparaient une voiture ou sciaient du bois. Le résultat de ces observations a porté des fruits dans le monde entier, et le mouvement des « ateliers d’hommes » est en plein essor – réunissant des hommes autour de machines pour le travail du bois et du métal, et leur offrant la possibilité de comprendre le monde pendant que l’on fabrique quelque chose. Ces exemples illustrent un point qui avait été bien exposé dans un rapport sur la formation des adultes au Royaume-Uni en 1919. Il affirmait qu’il y aurait toujours – aussi éclairés que puissent être les gouvernements nationaux ou les autorités communales – des besoins qu’ils ne seraient pas en mesure de satisfaire, mais que la société civile, grâce à son ingéniosité et à son engagement, joue un rôle clé pour la réalisation de ces besoins.

Au Royaume-Uni, c’est précisément cette ingéniosité qui a amené le grand entrepreneur social Michael Young à imaginer une université ouverte – reconnaissant le pouvoir de la technologie pour créer des possibilités d’apprentissage indépendantes du temps et du lieu. Bien entendu, de telles initiatives de grande envergure ont besoin d’un soutien public et d’un financement solide. À l’instar de la radio qui avait donné la possibilité d’acquérir des compétences de lecture et d’écriture dans les régions reculées de l’Afrique au moyen de cours à distance, la télévision et Internet ont étendu les possibilités d’une interaction créative avec des communautés d’intérêts du monde entier. Des groupes de patients experts, par exemple atteints de la maladie de Parkinson, aident d’autres patients à devenir aussi avertis afin de pouvoir discuter les options de traitement avec leur médecin. Des autodidactes peuvent développer une expertise dans des domaines encore inexplorés – et transformer ainsi l’apprentissage informel en espace d’apprentissage expert. Des familles longtemps séparées par l’éloignement échangent leurs expériences de vie et en tirent des leçons à distance – et Internet permet aux formateurs et formatrices d’adultes travaillant en Europe de s’inspirer de la créativité des éducateurs populaires du sud de la planète.

En conclusion nous affirmons, dans cet article, que nous sommes en mesure d’apporter une contribution importante à l’exploitation du potentiel de la formation des adultes grâce à notre imagination collective, à travers des expérimentations et des célébrations. Bien entendu, les décideurs à tous les niveaux peuvent fournir une aide précieuse, et si nous voulons relever les grands défis de notre époque, ils doivent reconnaître la valeur de la formation des adultes. Et pour les aider à la reconnaître, nous devons nous aussi célébrer notre travail et apprendre les uns des autres.

 

Sir ALAN TUCKETT est professeur de pédagogie à l’Université de Wolverhampton. De 2011 à 2015, il a été le président du Conseil international d’éducation des adultes et, de 1988 à 2011, il a dirigé l’Institut national de la formation continue des adultes en Angleterre et au Pays de Galles.