Les prestataires de formation continue en Suisse sont confrontés à une forte concurrence, comme l’a montré l’étude de la FSEA FOCUS Formation continue. Comment peuvent-ils malgré tout faire preuve d’innovation dans ces circonstances? Et dans quelle mesure les coopérations y contribuent-elles ? Martin Wörter, professeur d’économie de l’innovation, fait le point.
Entretien: Aranya Sritharan
Face à la vaste offre de formation continue, les personnes intéressées ont souvent du mal à évaluer l’utilité et la qualité des formations proposées. Comment s’articule la concurrence sur des marchés fortement marqués par le savoir, la confiance et la réputation?
Le savoir n’est pas un bien homogène. En conséquence, les marchés de la formation continue sont très différenciés et segmentés. Sur de tels marchés, la demande n’est pas déterminée uniquement par le prix. La réputation et la confiance dans la qualité d’une offre jouent au contraire un rôle prépondérant. Les acteurs publics jouent également un rôle important sur ces marchés et se posent parfois en concurrents des prestataires privés. Cela influence encore davantage la dynamique concurrentielle. La raison tient aux asymétries d’information qui caractérisent ces marchés. Il est souvent difficile pour les demandeurs d’évaluer à l’avance la qualité et l’utilité d’une formation continue. C’est pourquoi apparaissent des labels, des certifications et d’autres indicateurs de qualité qui offrent une orientation et réduisent les asymétries d’information. De plus, les expériences passées peuvent influencer les décisions ultérieures. Une personne ayant eu une bonne expérience avec un prestataire aura tendance à faire de nouveau appel à lui pour sa prochaine formation continue. Il en résulte certaines dépendances vis-à-vis du chemin emprunté. Le prix reste néanmoins un facteur concurrentiel important. Il remplit en partie une fonction de signal de qualité et est souvent lié à la réputation d’une offre. D’autres caractéristiques sont également pertinentes, telles que la notoriété d’un prestataire, l’actualité de l’offre ou son accessibilité.
Quel rôle joue l’innovation sur les marchés où la qualité des produits est difficile à mesurer objectivement, comme c’est le cas pour les offres de formation initiale et continue?
Un rôle très important. L’innovation est un indicateur de la qualité, de l’actualité et du professionnalisme d’une offre – en particulier sur les marchés où la qualité est difficile à démontrer de manière visible. L’innovation déploie pleinement sa fonction d’indicateur surtout lorsqu’elle est difficile à imiter par des prestataires proposant une qualité inférieure. En ces temps de profondes mutations technologiques, l’innovation est une condition préalable pour que l’offre de formation continue apporte une valeur ajoutée mesurable aux personnes participantes. Les connaissances doivent donc être à jour. L’innovation ne se limite toutefois pas à l’adaptation des contenus et à la diversification de l’offre, mais concerne également la mise à jour, voire le développement de nouveaux modèles didactiques, ou l’intégration de nouveaux outils technologiques (par exemple l’IA).
Quels sont les facteurs qui favorisent ou freinent l’entrée de nouveaux prestataires sur un marché caractérisé par des biens immatériels, une réglementation quasi inexistante, un manque de transparence important, une forte différenciation et une concurrence acharnée? Et quelles en sont les implications pour l’innovation et la qualité des offres?
Sur les marchés de biens immatériels où la réglementation formelle est faible et le manque de transparence important, les barrières formelles à l’entrée sont généralement faibles. Les obstacles réels peuvent toutefois être nettement plus élevés. Des incertitudes pèsent sur la demande et le succès commercial. Pour les nouveaux acteurs, cela accroît le risque d’échec. De plus, la réputation, les labels et les certifications jouent un rôle important. Les acteurs établis disposent ici d’avantages, car ils ont déjà su instaurer un climat de confiance. Les nouveaux acteurs doivent en revanche investir dans un premier temps dans le marketing, leur réputation et, le cas échéant, dans des certifications. Ces dépenses constituent en grande partie des coûts irrécupérables et sont perdues en cas de sortie du marché. Cela réduit les incitations à entrer sur le marché. Parallèlement, on observe souvent une grande diversité de l’offre sur ce type de marchés.
Les nouvelles offres résultent généralement de développements progressifs de produits existants. Si les coûts de ces adaptations sont faibles, cela peut entraîner une forte expansion de l’offre. Le succès commercial des différents produits ou cours varie toutefois souvent considérablement. Bien que les barrières formelles à l’entrée soient faibles, le grand nombre d’offres existantes peut réduire les chances de succès des nouveaux prestataires. Cela diminue encore davantage l’attrait d’une entrée sur le marché.
Dans quelle mesure la coopération entre prestataires peut-elle soutenir les processus d’innovation sur un tel marché?
Les coopérations entre prestataires peuvent favoriser l’innovation en permettant le partage des coûts, des risques et des connaissances. Pour les prestataires individuels, il n’est souvent que peu intéressant d’investir dans des projets d’innovation coûteux. Cela s’explique notamment par le fait que les innovations peuvent souvent être imitées assez facilement et que les bénéfices ne peuvent donc pas être pleinement exploités. Les coopérations permettent de répartir les coûts et les risques liés à l’innovation entre plusieurs acteurs. Parallèlement, elles facilitent l’accès aux ressources, au savoir-faire et aux marchés, en particulier pour les petits acteurs ou les nouveaux entrants. Ces coopérations restent neutres sur le plan de la concurrence surtout lorsqu’elles se limitent à des domaines pré-concurrentiels, tels que les projets communs de recherche et développement. La concurrence doit continuer à s’exercer au niveau de la conception concrète des offres ainsi que de la fixation des prix.

