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Les novateurs de l’éducation du lac Léman

  • 16.06.2020

Le Swiss EdTech Collider réunit actuellement 77 start-up sous un même toit. Leur objectif commun: conduire la formation et l’apprentissage vers une nouvelle ère. La crise du coronavirus et l’apprentissage à distance font véritablement exploser la demande d’innovations technologiques dans l’ensemble du secteur de l’éducation – et posent de tout nouveaux défis aux équipes de développement.

Flavian Cajacob, EP 2/2020

Les collisions – scientifiques, s’entend – jouissent d’une longue tradition au bord du lac Léman. Tandis que des protons et d’autres particules subatomiques entrent en collision depuis plus de soixante ans déjà dans l’accélérateur de particules du CERN à Meyrin (GE), ce sont des visions d’un secteur éducatif de l’avenir qui se confrontent de l’autre côté du lac. Dans le sens positif. Car le Swiss EdTech Collider rattaché à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) est le premier espace de travail collaboratif du pays exclusivement consacré à l’EdTech, c’est-à-dire aux solutions technologiques dans et pour le secteur éducatif. Installés dans un bâtiment discret du Parc d’innovation de l’EPFL, des esprits inventifs développent jour après jour des possibilités de conduire l’apprentissage dans de nouvelles sphères.

Cet «accélérateur de l’innovation», qui avait commencé avec 30 jeunes entreprises, regroupe désormais 77 start-up, de la microentreprise à la PME de niveau international. «Lorsqu’il s’agit de l’offre de formation d’aujourd’hui et de demain, il n’y a pas de solutions technologiques complètes; l’éventail des besoins est bien trop vaste, le marché bien trop fragmenté», déclare Roman Bruegger, Managing Director de l’EdTech Collider. Le champ dans lequel évoluent les différentes équipes de développeurs avec leurs projets est donc lui aussi très vaste. La gamme des innovations comprend aussi bien un système interactif de gestion de l’apprentissage pour les écoles qu’un logiciel ciblé pour enfants présentant des difficultés d’apprentissage, une plateforme 3D pour la sensibilisation à la cybercriminalité, des solutions de réalité virtuelle pour la formation du personnel soignant, un kit de construction technique permettant d’appréhender le principe de la durabilité dans l’énergie solaire, ou encore une plateforme d’interaction Gamified Classroom (voir les exemples dans l’article suivant). «La plupart des projets sont animés par l’idée centrale que l’apprentissage doit devenir plus personnalisé, plus individuel et plus flexible dans le temps. Cela est particulièrement vrai pour la formation d’adultes et la formation continue», expose Roman Bruegger.

En ce qui concerne le degré de technicité et la fameuse mutation numérique, le secteur de l’éducation en Suisse se situe en quelque sorte sur le quai de la gare, avec au mieux un pied dans la portière du train qui se met lentement en marche. «À cet égard, d’autres pays, comme les États-Unis et les pays du nord de l’Europe, sont certainement en avance sur nous», remarque Bruegger, tout en ajoutant un grand «mais»: car avec l’apparition de la crise du coronavirus et l’apprentissage à distance pratiquement ordonné par les autorités, la motivation et l’intérêt pour la mise en place de programmes d’apprentissage numériques et de systèmes interactifs de gestion de l’apprentissage ont massivement augmenté. «Les institutions de formation publiques notamment ont dans bien des cas été prises au dépourvu et assez secouées; on pourrait même dire qu’elles ont parfois réagi avec panique.»

Explosion de la demande

Le comportement d’enseignement et d’apprentissage subitement modifié à la mi-mars, les nouveaux modèles de cours constituent un challenge supplémentaire pour les esprits créatifs de l’EdTech Collider. Pas seulement sur le plan intellectuel, mais aussi ou précisément en ce qui concerne l’infrastructure et le personnel. «Au lieu de dix demandes par semaine, beaucoup de ces entreprises enregistrent à présent vingt demandes – par jour!», affirme Roman Bruegger. Puisque la plupart des start-up ne sont pas des groupes gigantesques, mais de petites entreprises, elles parviennent bien entendu rapidement à la limite de leurs capacités, ne serait-ce qu’en raison de leurs ressources de personnel. À cela s’ajoute le fait que beaucoup de ces jeunes entreprises, en raison de leur création récente, ne disposent guère de réserves de liquidités et, souvent, ne peuvent pas non plus bénéficier de crédits relais. La situation est paradoxale: d’une part, la demande pour les solutions d’apprentissage innovantes augmente de plus en plus; d’autre part, les développeurs ne disposent pas toujours du terrain de culture financier requis ou d’une aide de l’État qui leur permettrait de se développer rapidement et de réagir efficacement aux nouvelles circonstances. «Malgré tout, nous ne voulons pas être pessimistes», remarque Roman Bruegger, «nous préférons voir les chances que nous offre la situation actuelle.»

Les membres du Swiss EdTech Collider constituent un groupe trié sur le volet. Car on est extrêmement sélectif lorsqu’il s’agit d’accepter de nouvelles start-up (voir rubrique latérale). Les membres tirent essentiellement profit des échanges avec d’autres développeurs, du rattachement à l’EPFL et d’un réseau pour le financement et la commercialisation. «Il est impressionnant de constater l’ampleur effective de la communauté des entreprises EdTech en Suisse. Pour nous, l’échange est très important et débouche sur des partages d’expériences et des partenariats», souligne Jan Rihak, CEO de Classtime, une plateforme d’apprentissage gamifié pour les écoles. Gauthier Dubruel, cofondateur d’UbiSim (voir article article suivant), déclare quant à lui: «Le Swiss EdTech Collider a été très précieux pour nous dès le premier jour. Il nous a fait découvrir des possibilités, nous a présenté des partenaires et des investisseurs et nous a également mis en contact avec d’autres entrepreneurs EdTech qui devaient relever les mêmes défis que nous.» Pour Sarah Schwab, fondatrice et CEO de The Expérience Accelerator, une plateforme de formation pour cadres, une affiliation à l’EdTech Collider apporte surtout, outre le soutien, un gain de visibilité. «Notre visibilité auprès des accélérateurs et des clients potentiels est accrue.» Et même si tous ces acteurs évoluent d’abord dans l’univers numérique, ils apprécient énormément l’échange direct dans la réalité. Ce n’est pas par hasard que la machine à café joue un rôle important au Swiss EdTech Collider: c’est là qu’ont lieu les entretiens informels d’où jaillissent souvent des idées neuves, de nouveaux projets et des collaborations.

L’exploitation de synergies et la création de situations win-win constituent ainsi des éléments importants de la fondation sur laquelle s’appuie l’EdTech Collider. Pas seulement sur le plan interne et entre les différentes start-up, mais aussi vers l’extérieur, directement dans le secteur de l’éducation, comme le souligne Roman Bruegger, le Managing Director. Par exemple, une collaboration avec une école professionnelle a donné aux développeurs l’occasion de tester le robot éducatif Thymio de manière approfondie avec les élèves et les enseignants, dans des ateliers spécialement conçus à cet effet. «Cela a permis aux développeurs de faire progresser leur produit, et l’école a pu déterminer si et comment elle peut utiliser le robot dans l’enseignement.»

Dans la situation actuelle et eu égard aux défis qui attendent la société et donc le secteur de la formation, l’EdTech Collider espère une collaboration encore plus étroite avec les écoles et les institutions de formation. «Je pense que le choc déclenché par le coronavirus fera également bouger un certain nombre de choses dans le domaine e-learning, déclare Roman Bruegger avec conviction. Beaucoup de ce que l’on ne prenait guère au sérieux par le passé est aujourd’hui réalité – ou s’établira dans un avenir proche comme forme éprouvée de l’apprentissage et de l’élargissement des connaissances.» Et cela à long terme. Car même si le terme de «Collider» évoque une collision, les pionniers de l’éducation du lac Léman recherchent non pas l’effet détonant bruyant – et passager – mais la tonalité de base durable et l’impact à long terme.

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EDTECH
Les notions de FinTech et HealthTech se sont établies depuis longtemps déjà dans notre langage; elles désignent les développements et solutions technologiques dans les secteurs de la finance ou de la santé. Depuis quelques années maintenant, le système éducatif a aussi son «Tech» – à savoir l’EdTech (ou parfois EduTech). Il s’agit essentiellement d’innovations pour l’enseignement numérique, c’est-à-dire de plateformes, de programmes, d’applications et d’outils destinés à personnaliser et à simplifier l’apprentissage et à le rendre plus attrayant.

SWISS EDTECH COLLIDER
Le Swiss EdTech Collider a été fondé en avril 2017 par Denis Gillet, Pierre Dillenbourg, Francesco Mondada et Marcel Salathé, quatre professeurs et spécialistes des sciences de l’apprentissage. Il est rattaché au Parc d’innovation de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et fait également partie depuis octobre 2018 de Learn – Centre for Learning Sciences EPFL. L’EdTech Collider est géré par une association à but non lucratif et est soutenu par l’EPFL, la Jacobs Foundation, Swisscom, la CVCI et la Fondation Henri Moser.
Le Swiss EdTech Collider propose un espace collaboratif moderne à Lausanne ainsi qu’une plateforme virtuelle où les membres – 77 start-up à l’heure actuelle – peuvent se rencontrer pour échanger des expériences, des connaissances et des pratiques éprouvées et exploiter des synergies. Tous les membres ont été sélectionnés par une procédure Due Diligence; les membres du Comité du Swiss EdTech Collider décident par votre de l’admission. Une affiliation comme membre ordinaire, poste de travail flexible dans l’espace collaboratif compris, coûte 250 francs par an, une affiliation avec poste de travail assuré 1500 francs par an; qui souhaite un bureau permanent à l’EdTech Collider paye un loyer usuel sur le marché.

Flavian Cajacob travaille comme journaliste libre pour «Éducation Permanente».

Illustration: Christina Baeriswyl