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La formation comme appel incessant à s’optimiser soi-même

  • 23.11.2020

L’accélération et l’auto-optimisation marquent notre vie. L’auteur attire l’attention sur les conséquences pour l’individu et la société, ainsi que sur la coresponsabilité de la formation continue.

Plus vite, plus haut, plus loin, plus efficace, plus longtemps… le quotidien moderne nous motive ou nous oblige à relever les défis jour après jour – à travailler plus vite, davantage, plus longtemps, moins cher. Parce que le site économique l’exige, parce que les entreprises doivent faire davantage de profit, parce que les autres sont prêts à travailler à si bon marché. Et il est nécessaire et courant de s’inquiéter en permanence pour savoir si l’on dispose encore des compétences adéquates. Et l’on est appelé à se former, à s’adapter de façon optimale aux exigences du marché du travail, afin d’éviter une disparité entre les compétences de l’individu et la demande du marché du travail.

Les discours sur les chances et les défis, les tâches d’apprentissage, les potentiels et les compétences qu’il s’agit de développer appellent à rester compétitif, à apprendre en permanence et à ne pas rester à la traîne, à maintenir son portfolio personnel à jour et son corps apte au travail, mince et en forme, comme si cela suffisait pour bien vivre. Sans cesse, il y a des décisions à prendre, tout doit être géré et mesuré. De nos jours, on ne gère plus seulement les entreprises, mais aussi les relations humaines, la prise en charge des enfants, ses propres rendez-vous et son propre corps, ses propres paramètres de forme physique – grâce à diverses «applis» de fitness qui favorisent la comparaison orientée vers la concurrence et assurent la transparence physique. La précarité, l’incertitude, le déracinement, la quarantaine, les couvre-feux et l’exploitation deviennent dans les discours actuels, des défis posés à l’autoresponsabilité et à la discipline, à la flexibilité et aux compétences professionnelles des individus. La société et la responsabilité commune semblent avoir disparu. Chacun est seul responsable de son propre bonheur!

You can do it! Tu peux y arriver!

L’auto-optimisation, cela revient à jauger, à adapter et à améliorer le moi en permanence
(cf. Fenner 2020)! Rien n’est impossible à réussir si chacun se donne vraiment du mal, prend soin de son corps et de sa santé et fait preuve de l’attitude, de la compétence et de la disposition qu’il faut (le terme technique est volatilité). «Cela dépend de nous!», répètent infatigablement bien des gens. Mais qui définit les critères? Et qui fait partie de ce «nous»? La vie et l’apprentissage sont une course incessante en compétition avec tous les autres. Si quelque chose ne va pas, la faute en revient toujours au manque d’initiative, à l’absence d’un marché ou à une compétence et une attitude insuffisantes, et non pas aux différentes conditions et ressources, qui sont occultées. Et nous devons y travailler de façon autonome, tel est le credo de l’auto-optimisation. Nous devons non seulement le pouvoir, mais aussi le vouloir! Et l’apprentissage nous aide pour ces tâches et ces exigences, tout comme il est censé favoriser le bon comportement de consommation et agir contre la maladie et les inégalités. 

L’optimisation de soi-même – de ses propres manières, de sa propre compétence – est devenue une norme culturelle. Une petite digression historique illustre ce que cela signifie. Susanne Breuss (cf. Breuss 2010) se penche dans le catalogue de l’exposition «Kampf um die Stadt» [Lutte pour la ville] sur les images et la politique du corps à Vienne autour de 1930. Vers le milieu des années 1930, écrit-elle, la normalisation, l’esthétisation, l’optimisation sous une nouvelle forme devient une norme culturelle. Cette norme s’applique de plus en plus à tous les domaines de la vie, jusqu’à l’autocontrôle permanent de l’aspect physique et de la santé au moyen du nouveau miroir de poche, pratique et peu coûteux. Le corps devient «faisable» au moyen du body management, même si l’on n’employait pas encore ce terme ans les années 1930. Et il devient l’objectif de stratégies de rationalisation, d’appels à l’efficacité et de l’exigence permanente d’une «présentation soignée». Cela est possible en raison des politiques sociales et gouvernementales de la santé et du corps, mais aussi grâce à l’auto-optimisation au moyen de «techniques de soi» qui  «permettent aux individus d’effectuer, seuls ou avec d’autres, un certain nombre d’opérations sur leur corps et leur âme, leurs pensées, leurs conduites, leur façon d’être; de se transformer afin d’atteindre un certain état de bonheur, de pureté, de sagesse, de perfection ou d’immortalité.» (Michel Foucault, Dits et écrits, tome IV, 1980–1988, Paris, Gallimard, 1994, texte n° 363) Mais si le bonheur, la pureté et la sagesse sont définis sans aucune référence aux besoins des individus eux-mêmes et totalement subordonnés au marché, au profit ou aux intérêts nationaux, c’est là une optimisation bien particulière.

Ce serait donc cela, l’empowerment?

Quelle formation la politique de la formation, le marché et les défis quotidiens exigent-ils? Les besoins des individus ne jouent-ils donc aucun rôle? Que reste-t-il en fin de compte de tels appels à se former: l’idée de combler des déficits? de s’adapter sans cesse de manière optimale aux sollicitations du quotidien, de devenir résilient? S’agit-il de faire des individus des travailleurs efficaces ou des consommateurs autoresponsables et non solidaires, tout en leur faisant réaliser leur responsabilité et leur autonomie?

Certes, l’optimisation n’est jamais seulement mauvaise, jugeait également Foucault, et les techniques correspondantes non plus. La question est de savoir comment et par qui les objectifs sont définis, à qui ils servent, et s’ils sont réalisables. Une optimisation qui signifie en fin de compte qu’un entraînement ou un apprentissage frénétique et souvent sans succès ne garantit ni une vie réussie ni le succès et la formation. La conception de l’individu insuffisant comme moteur de la formation n’est ni émancipatrice ni qualifiante. Et qu’en est-il de la promesse de la formation d’autonomiser l’individu, ou de son ambition de réaliser les droits civiques? Rester toujours insuffisant, devoir s’adapter en permanence fait de l’individu une espèce de Sisyphe de la formation qui roule le rocher de la formation tout au long de sa vie.

Et ceux qui n’y parviennent pas?

Le nombre de ceux qui restent à la traîne ou sont laissés de côté dans nos sociétés augmente. Le nombre de ceux qui ont peur de rester à la traîne également. C’est précisément cela qui entraîne ces personnes, qu’il s’agisse d’immigrés ou d’employés craignant un déclin social, dans une spirale d’optimisation sans fin jusqu’à l’effondrement, au licenciement ou au refoulement. Et c’est aux intéressés eux-mêmes que l’on attribue la faute. «(…) si quelqu’un tombe malade aujourd’hui, on insinue qu’il n’a pas résolument respecté les règles d’une vie saine; si quelqu’un est au chômage, on suppose qu’il ne s’est pas bien préparé à l’entretien de candidature, qu’il n’a pas fait suffisamment d’efforts pour trouver du travail ou qu’il est tout simplement paresseux; si quelqu’un a des doutes à propos de sa propre carrière ou exprime une crainte de l’avenir, on dit de lui qu’il manque de compétence sociale, qu’il est incapable de se faire des amis ou d’influencer autrui, qu’il ne maîtrise pas l’art de se gérer soi-même» (Zygmut Baumann 2003, p. 45 ss).

Le gouvernement des sujets et les techniques de soi

Avec le libéralisme et plus spécifiquement le néolibéralisme, dont la conquête partielle de l’hégémonie peut être plus au moins située vers la fin des années 1970, apparurent de nouvelles formes de gouvernementalité misant tout particulièrement sur le contrôle et l’autodirection des individus et débouchant sur un assujettissement croissant de ces derniers. «(…) Le gouvernement, c’est l’ensemble des institutions et pratiques à travers lesquelles on guide les hommes depuis l’administration jusqu’à l’éducation.» (Foucault, Entretien avec Michel Foucault. Dits et écrits, tome IV, Paris, Gallimard, p. 93). Dans son œuvre tardive,

Foucault a mis l’accent sur l’analyse du néolibéralisme, avec ses techniques de pouvoir et de contrôle (cf. Lemke, Krasmann & Bröckling 2000, pp. 15 et 16,  cf. Bröckling 2017) et sa manière spécifique de construire et de façonner la liberté et le sujet libre. Le néolibéralisme – comme manifestation spécifique du libéralisme – s’efforce de construire un monde qui ne connaît ni alternative ni avenir et élève au rang d’absolu et de naturel la rationalité micropolitique néolibérale, et notamment le marché comme instance de régulation de la liberté (Vater 2017). Un aspect spécifique du néolibéralisme est le marché comme situation de contrainte permanente qui exige et impose des choses comme une force de la nature. Le dispositif du néolibéralisme, avec des notions phares telles que marché, concurrence, économie, fitness, employabilité, efficacité, flexibilité et externalisation, pousse les sujets individualisés en tant que ressource et capital humain à une disponibilité permanente, à des mises à jour et optimisations continuelles sans chance de succès durable, et appelle cela liberté, formation et flexibilité (Vater 2017; Vater 2018).

Avec des injonctions telles que «Sois toi-même!», la subjectivité et la corporalité néolibérales spécifiques deviennent un must! La santé, l’efficacité, l’autocommercialisation deviennent un devoir à assumer en responsabilité propre et un critère de performance. En outre, «un processus d’apprentissage collectif» vient s’inscrire «au cœur de la productivité, puisqu’il ne s’agit plus de combiner ou d’organiser d’une manière différente des compétences professionnelles déjà codifiées, mais d’en chercher de nouvelles» (Lazzarato 1998a, p. 42). Cela s’exprime typiquement dans le mot d’ordre «Sois toi-même!», qui ne vise cependant pas la recherche ouverte et indéfinie de la subjectivité personnelle dans un projet de formation émancipateur, mais la satisfaction autonome d’exigences sociales et économiques variables par une adaptation permanente. Au cœur de ces exhortations particulières se trouve également l’exigence d’apprendre et de changer tout au long de la vie dans des conditions de concurrence. On est appelé à adapter continuellement sa propre subjectivité de façon autonome et conforme au pouvoir (Klingovsky 2019, p. 17).

I would prefer not to!

Y a-t-il une issue à la spirale de l’optimisation? Une issue qui pourrait être aussi simple que la constatation du scribe dans le livre de Hermann Melville de 1853: j’aimerais mieux pas. Peut-être est-ce malgré tout la formation qui rend cela possible. Une formation décélératrice, qui mise sur le loisir de réfléchir (cf. Ribolits 2009) et permet de reconnaître que cette course à aller toujours plus vite, à en faire toujours plus, doit avoir une fin. C’est cette issue qu’il importe de chercher.

STEFAN VATER est collaborateur scientifique de l’association des universités populaires autrichiennes et enseignant dans le domaine des études de genre et de la sociologie de la formation auprès de plusieurs universités; il a notamment enseigné de 2013 à 2016 à l’Université de Fribourg et en 2019 à l’Université de Bâle.

La formation continue fait également partie du système d'auto-optimisation continue. (Illustration Christina Baeriswyl)